Ecole de la réussite : défis et perspectives

Intervention pour l'anniversaire des 800 ans du CPAS de Bruxelles (2/12/2010)

Intervenants : Chantal Massaer (Directrice à Infor Jeunes Laeken) et Eric Bruggeman (Responsable permanence juridique à Infor Jeunes Laeken)

Chantal Massaer :
« Les détracteurs des décrets inscriptions successifs ont réussi à faire croire que les problèmes d’inscriptions sont nés avec lesdits décrets. Il ne s’agit ni plus ni moins d’un exploit mais aussi d’une imposture, tant, et ce depuis des années, la problématique des inscriptions recèle de lourdes injustices, des pratiques discriminatoires et arbitraires.

Pour beaucoup d’étudiants issus de familles modestes, de milieu populaire, le parcours des inscriptions scolaires est semé d’embûches, de vexations et d’humiliations. Aujourd’hui cette humiliation s’est encore approfondie, du sentiment que cette réalité n’interpelle personne. Tout se passe comme si certains élèves étaient condamnés à être surnuméraires au sein même du système scolaire. Existe-il donc un destin qui réserve à certains« l’excellence » et à d’autres « les écoles poubelles» ?

Les enquêtes Pisa l’ont révélé sans fard : notre système scolaire est marqué par sa dualité et par le fait qu’il génère l’échec scolaire. Longtemps, les progressistes de tout bord, ont habité l’école d’un rêve démocratique, d’un idéal égalitaire. En l’état actuel de la situation, l’école que nous voulions vecteur d’émancipation sociale est en passe de devenir l’un des plus puissants facteurs d’exclusion sociale.

Dès lors, Infor Jeunes se fait un devoir de porter témoignage d’une réalité restée muette et invincible, et peu relayée, sinon pas du tout, par les médias. Depuis de nombreuses années déjà, nous accueillons au quotidien, des jeunes et des familles blessés dans leur rapport à l’école. Ceux-ci nous racontent combien il peut être périlleux de faire valoir son choix d’une école.

C’est, par exemple, une maman qui m’explique, que maîtrisant mal le français, elle s’est fait éconduire au secrétariat et n’a pu obtenir de rendez-vous avec la direction. Sa demande d’inscription n’a évidemment jamais été prise en compte puisqu’elle n’existe pas administrativement. Cette maman blessée s’est sentie diminuée face à son enfant, peu crédible et peu efficace.

Autre exemple : c’est un jeune garçon en demande d’inscription en 4ème année qui s’entend répondre qu’il n’y a plus de place dans l’école , mais qui apprend quelques jours plus tard , qu’un voisin a été inscrit , après que lui-même aie essuyé un refus. Venu se renseigner sur ses droits auprès d’Infor Jeunes, nous lui apprenons qu’en tout état de cause l’école à l’obligation de lui délivrer une attestation de refus d’inscription. Le jeune devient fou de rage, car l’école l’a berné, l’école lui a menti.

C’est encore des parents qui nous disent avec leurs mots, que le directeur les a reçus mais qu’il les a découragés … « vous savez, votre enfant, je dis cela pour son bien , il ne va pas se sentir bien ici , les enfants peuvent-être méchants , il est trop différent ….ou encore une maman qui a fait des pieds et des mains pour inscrire son enfant dans une école dite réputée, qui y est parvenue, mais consternée, constate que pour se faire accepter, son enfant s’invente des vacances en Grèce , pays qu’il n’a jamais visité .

Ce sont d’autres parents encore, nombreux qui nous expliquent, que la direction de l’établissement a attiré leur attention sur le coût des voyages de fin d’études. Ceux-ci sont parfois prohibitifs. Ces efforts financiers ne sont pas à la portée de tous.

Ces témoignages que nous avons reçus sont multiples. Ils ont tous néanmoins des points communs. Les parents, les jeunes, après avoir affronté des refus d’inscriptions, font état de leur désarroi, du sentiment de rejet et d’impuissance qui les animent. Beaucoup disent s’être sentis humiliés, méprisés, voire diminués dans leurs rôles de parents.

Je suis convaincue, que l’on sous-estime fortement l’impact de ce « traumatisme ».

En effet, l’imaginaire des parents investi encore l’école d’espoir et de futur. Que l’on y prenne garde, s’il est un rôle dans lequel l’Etat est encore attendu en milieu populaire, c’est bien dans sa fonction d’éducation.
Alors, me direz-vous, pourquoi un tel silence, pourquoi une telle apathie ?

D’une souffrance et d’une humiliation vécue en terme individuel, il semble encore difficile à ce jour d’accéder à une parole collective, à des revendications.
Nombres de ces familles ne bénéficient ni de réseaux sociaux étendus, ni du bagage culturel leur permettant un accès facile à la parole publique et aux médias.
Aujourd’hui, le débat sur l’enseignement est dominé par des concepts, qui de prime abord semblent éminemment « sympathiques». Tel que l’autonomie des écoles, le choix d’un projet pédagogique adapté à l’enfant et le libre choix des parents.

Toutefois, déclinés en matière d’inscriptions, ces mêmes concepts présentent un visage nettement moins souriant. Laissé à l’appréciation des directions, l’expérience l’indique à souhait, l’inscription dans une école relève trop souvent du pouvoir discrétionnaire de la direction, du fait du prince.

Seul un véritable processus de régulation collective peu offrir des garanties d’équité. De même, beaucoup de parents disent vouloir choisir une école pour son projet pédagogique, pour les valeurs qui sous tendent ce projet. Et pourtant en inscrivant leur enfant dans une école de la sélectivité, qui refuse de promouvoir la mixité sociale, ils font le lit de l’exclusion et de la discrimination. 

Drôle de choix de société, étrange processus de transmission des valeurs que voilà! Car la liberté, tant qu’elle n’est que l’apanage de quelques uns, n’est qu’un faux-semblant et se nomme, en vérité, privilège ! 

Tout ceci explique pourquoi  Infor Jeunes a participé à toutes les campagnes d’informations relatives aux décrets successifs concernant les inscriptions.
En ce qui concerne le dernier décret en date, les inscriptions dans le premier degré sont organisées à partir d’un formulaire unique d’inscription. Il est clair que ce modus operandi a permis plus de fluidité dans l’organisation des inscriptions.
Toutefois, en contact avec les milieux populaire, nous avons constaté, qu’alors que ceux-ci devaient être les premiers bénéficiaires du décret, ils méconnaissaient la plupart du temps leur droit. En effet, le décret pose comme première priorité d’inscription, le fait que l’élève soit issu d’une école primaire à indice socio économique faible : 20,04 pourcents de places étant réservés à ces enfants.
Cette information stratégique sur la première priorité d’inscription n’a pas été donnée aux parents. De sorte que l’objectif de mixité sociale poursuivit par le décret a peu de chance d’être atteint.
Un double constat s’impose donc, celui d’un manque d’information factuelle et technique conjugué à un large besoin de sensibilisation sur les enjeux de la scolarité.
En conséquence, il est donc essentiel de sensibiliser et d’informer en priorité les milieux sociaux qui en ont le plus besoin. C’est la raison pour laquelle Infor Jeunes prépare avec une trentaine de partenaires associatifs, dont le Délégué Général aux Droits de l’Enfant, une campagne de sensibilisation aux enjeux des inscriptions scolaires. Cette campagne débutera en janvier 2011, et sera tournée prioritairement vers l’information des milieux populaires.  La campagne s’intitulera : « Ecole, je t’aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie.. ». Ses  enjeux peuvent s’énoncer d’un trait : en finir avec l’école de la sélection sociale, promouvoir une école de la réussite. Mais pour ce faire, il y faut certaines conditions. C’est de ces conditions dont mon collègue va à présent vous parler ».

Eric Bruggeman :
« La première condition pour aller vers une école de la réussite est bien entendu la mise en œuvre de bonnes pratiques pédagogiques. Ceci relève en tout premier lieu des enseignants, et de leur formation initiale et continuée.
Infor Jeunes, quant à lui, de par sa mission, se centre sur les paramètres sociaux et sociologiques qui configurent les conditions d’une école de la réussite. Nous en retiendrons essentiellement quatre :
1) La promotion de la mixité sociale à l’école
2) La mise en place d’une véritable gratuité de l’enseignement obligatoire
3) En finir avec une orientation précoce vers les filières qualifiantes (technique et professionnel) et instaurer un tronc commun jusqu’à l’âge de 16 ans
4) Le développement de l’information auprès des jeunes et de leurs familles, principalement ceux issus des milieux les plus défavorisés.
Nous allons brièvement passer en revue ces quatre conditions.   
1)    La mixité sociale : c’est quand des écoles où des élèves issus de milieux défavorisés se côtoient, vivent leur scolarité, et apprennent avec des jeunes issus au départ de milieux plus favorisés. C’est là un des objectifs incontournables du décret inscription mis au point par le gouvernement de la Communauté française.  Voici donc, en résumé, les raisons qui déterminent le bien-fondé de l’instauration de la mixité sociale à l’école :
ü  La mixité sociale permet, lorsqu’elle s’accompagne de bonnes pratiques pédagogiques, de relever dans une classe le niveau des plus faibles sans pour autant faire diminuer le niveau des plus forts ;
ü  La mixité sociale à l’école est le moment unique dans notre société de l’apprentissage du vivre-ensemble ;
ü  La mixité sociale permet de réduire la concurrence entre les établissements scolaires - qui est un des facteurs principaux de l’échec scolaire.
Concernant ce dernier point, rappelons que l’école en Communauté française est caractérisée par une situation de quasi-marché exacerbé. Une telle situation a creusé le fossé entre les « écoles de riches » pratiquant une sélection sociale impitoyable, et les écoles « poubelles » où se concentrent les problèmes socio-pédagogiques. Promouvoir la mixité sociale c’est donc vouloir en finir avec cette logique de fracture et d’inégalité.
2)    La gratuité : nos législations – de l’article 24 de la Constitution au Décret « Missions » de la Communauté française – affirment le caractère gratuit de notre enseignement obligatoire. Nul n’ignore pourtant que, dans les faits, on est bien loin du compte ! Un article du SOIR, en date du 19/8/2010, répercutait une étude réalisée par le CRIOC  sur le coût de la rentrée scolaire. Il y était révélé que le coût moyen d’une rentrée s’élève à 773 euros par ménage. Voilà qui est loin d’être gratuit ! Car même si une proportion de ce montant peut se justifier par des dépenses non exigées par l’école, certaines de ces dépenses sont, elles, bel et bien rendues obligatoires par les établissements scolaires. Il existe une liste de choses qu’une école peut légalement demander. Mais, force est de constater que nombre d’écoles, comme l’indique l’expérience d’Infor Jeunes auprès des familles, transgresse le prescrit légal. C’est le cas lorsque l’école oblige à acheter des livres neufs (c’est le prêt qui peut être rendu obligatoire), ou encore lorsqu’elle réclame une participation pour le journal de classe. Il serait donc temps de mettre en application une gratuité digne de ce nom. Car ces pratiques transgressives n’ont pas pour seul effet d’être illégales, elles stigmatisent aussi de manière accrue les élèves issus de familles qui sont dans la gêne car précarisés sur le plan socioéconomique.
Une vraie gratuité scolaire serait donc une mesure en faveur de plus d’égalité, vecteur d’une école de la réussite pour tous.
3)    En finir avec une orientation précoce vers les filières qualifiantes (technique et professionnel) et instaurer un tronc commun jusqu’à l’âge de 16 ans : nul n’ignore que l’enseignement technique et professionnel constitue ce que l’on nomme, hélas, les filières de relégation. Ce sont en effet dans ces filières que se concentre le plus lourd taux d’échec, prémisse pour beaucoup du décrochage pur et simple. En effet, actuellement c’est dès le 2e degré (à partir de la 3e secondaire) que les filières se différencient : général, technique de transition, technique de qualification, professionnel, puis CEFA pour le professionnel en alternance. Or les chiffres relevés depuis 2006 par le Conseil supérieur de guidance des CPMS indiquent clairement que seul 1 élève sur 3 a effectué à l’issue du 1e degré un choix positif vers les techniques ou le professionnel. En clair, 2 sur 3 y vont car ils y sont contraints. Ce « choix » forcé va de pair avec une tendance lourde qui s’accentue vers plus d’échec et plus d’exclusion, au plus le curseur se rapproche du professionnel et de l’alternance : certains nomment cette tendance « effet toboggan » !
Pour freiner cette tendance vers toujours plus d’échec et redonner aux filières techniques et professionnelles leurs lettres de noblesse, il y aurait lieu d’instaurer un tronc commun jusqu’à l’âge de 16 ans. Ce qui permettrait de donner une bonne formation générale à l’ensemble des élèves, et ensuite de favoriser un passage vers les filières qualifiantes à partir de ce qui constitue aujourd’hui le 3e degré en faisant un choix positif et avec un esprit rigoureux et critique. En effet, à l’heure actuelle - tous les enseignants de cours professionnels ou techniques du 3e degré vous le diront -, lorsqu’un élève a fait ses humanités générales jusqu’à la fin du 2e degré et qu’il passe vers le qualifiant en 5e année, sa motivation et ses chances de réussite sont généralement fort élevées !
Une telle réforme contribuerait donc, elle aussi, à davantage d’égalité en faveur d’une école de la réussite.    
4)    Enfin : Le développement de l’information auprès des jeunes et de leurs familles, principalement ceux issus des milieux les plus défavorisés. Tous les indicateurs de l’enseignement (cf. www.enseignement.be ) mettent en évidence qu’il y a une corrélation statistiquement significative  entre l’échec scolaire et le niveau socioéconomique des familles. A cela il convient d’ajouter que la variable socioéconomique est souvent corrélée au « capital » culturel : c'est-à-dire les ressources de connaissances qui vont permettre aux élèves de familles aisées d’avoir dès le départ de leurs études une longueur d’avance sur les moins nantis..
En conséquence, il convient de faire porter l’effort d’information et de sensibilisation là où le besoin est le plus criant : c'est-à-dire vers les milieux populaires, là où le capital culturel ne coïncide pas avec celui de la culture dominante que véhicule l’école (celle des classes moyennes et supérieures).
C’est pour cette raison, et pour toutes celles que nous venons d’invoquer, qu’Infor Jeunes Laeken a décidé, avec un large partenariat associatif, de lancer cette campagne de sensibilisation aux inscriptions scolaires dans le 1e degré du secondaire.  Cette campagne a pour emblème une « marguerite » : symbole de l’école de la réussite. Elle sera distribuée auprès des personnes, dans le cadre de cette campagne, dans de multiples quartiers de l’agglomération bruxelloise entre janvier et avril 2011.
Plus de détails sur cette action bientôt sur www.inforjeunes-bxl.be ».


A lire aussi : LA MIXITE SOCIALE EST UN ATOUT