Ecole : prix et mépris des inégalités

Infor jeunes Laeken a, depuis de longues années, une expérience de travail avec les jeunes issus de milieux populaires.

Néanmoins, nous sommes également consultés, notamment en matière d’information et d’orientation scolaire, par des jeunes issus de milieux plus favorisés (classes moyennes). Cette expérience avec un public mixte, nous permet d’établir certains constats : c’est le cas en matière d’enseignement, domaine qui représente à peu près la moitié des demandes qui nous sont adressées.
Tout d’abord, en ce qui concerne la seconde catégorie des jeunes précités (classes moyennes), le constat est le suivant :
on observe des parcours scolaires relativement linéaires (humanités générales ou techniques de transition, la plupart du temps), avec peu de bifurcations. On observe également chez ces jeunes, une capacité à verbaliser leur situation et leurs difficultés, ainsi qu’une aptitude à donner à la scolarité un sens qui va au-delà du court terme.
Concernant les jeunes relevant de la première catégorie, il en va généralement tout autrement. Ils peuplent en grande majorité les filières dites de relégation (autres que le général) et ont donc souvent des parcours non-linéaires (on vient du 1e degré général, puis l’on est relégué vers des options techniques, ensuite vers le professionnel, puis vers les formations en alternance (CEFA) - quand par bonheur on n’a pas encore abandonné l’école entre-temps). Leur rapport au savoir et à l’école est marqué par des croyances du type « ce n’est pas l’école, mais la vie qui m’apprendra » ou par des traits utilitaristes (gagner sa vie au plus vite, etc.). En d’autres termes le rapport au savoir et à l’école (en particulier la formation générale) ne fait pas sens, et donc l’accès aux filières « fortes » s’en trouve d’entrée de jeu barré.
Ajoutons à cela le fait que cette précarisation de la culture scolaire va la plupart du temps de pair avec une précarité socioéconomique, et que par conséquent, le coût financièrement élevé d’une rentrée scolaire constitue une injustice sociale majeure à l’encontre des milieux défavorisés dans notre pays (à laquelle s’additionne une violence symbolique éhontée, puisque les textes légaux parlent depuis toujours de « gratuité scolaire » dans l’enseignement obligatoire !). A cette donne, il y a lieu d’ajouter une tendance lourde qui s’exerce sur l’ensemble de notre système scolaire : le fait que plus que partout ailleurs, notre système scolaire en Communauté française est celui d’un quasi-marché. Les effets majeurs d’un quasi-marché sont de défaire
l’école en tant qu’institution, et de la configurer en un service à la clientèle, où, comme le dit l’adage, les clients (ceux bien entendu qui en ont les moyens !) sont rois.
Dans un tel contexte, il est choquant de voir l’iniquité des coûts de la rentrée scolaire traitée par certains « experts » (1) sous l’angle de la théorie du « choix rationnel » (2). En effet, selon une telle théorie, les individus effectuent leurs choix en établissant un rapport coût/bénéfice, rapport qui leur est personnel et qui va orienter leur décision et leur action : c’est, par exemple, en raison d’une telle stratégie individuelle, que certains élèves (et leur familles) feraient des choix d’études à court terme et d’autres à long terme. Dans cette perspective, tout se passe comme si un élève = un élève et une famille = une famille. Est-il besoin de dire que l’on est dans du faux-semblant. Car pareille perspective vient évacuer la réalité des inégalités, celles-ci étant liées à la position que les individus occupent dans l’espace social ainsi qu’aux ressources (économiques, culturelles, symboliques) intériorisées par chaque famille et inégalement réparties ; ressources qui, en tant que capital de départ (circulant principalement par la transmission intrafamiliale), influeront de manière déterminante sur le parcours scolaire et social de chacun.
Face au regain des conceptions d’inspiration consumériste, il est essentiel et urgent que le politique porte l’effort là où le besoin est le plus criant : c’est-à-dire vers ce qui concourt à plus de solidarité collective en vue de plus d’égalité !



(1) Notamment, J-F Nandrin « Le coût de la rentrée» in La Libre Belgique du 13/9/2010
(2) La théorie du « rational choice » est un paradigme qui traverse les sciences humaines (économie, sociologie mais aussi psychologie comportementale). D’une manière générale, cette approche attribue aux individus des décisions de type rationnel en raison de certaines
préférences basées sur ce qui est perçu par eux comme le plus grand profit ou le moindre mal.


LIRE AUSSI : LES ENFANTS D'OUVRIERS ONT BEAUCOUP MOINS DE POSSIBILITES DE FAIRE DES ETUDES