Décret Lotto : moins de perdants..

Entretien

Mercredi 14 janvier 2009, 500 parents inquiets et en colère battent le pavé devant le cabinet du ministre de l’Enseignement de la Communauté française, à l’appel de l’asbl ELEVeS et du collectif décret lotto1. Tous unis dans un bel élan contre le tant honni décret mixité, aussi rebaptisé décret lotto, réglementant les inscriptions en première année de l’enseignement secondaire. Tous ? Non, un petit cercle d’irréductibles « idéologues socialisants » s’est glissé au milieu des manifestants pour y court-circuiter les propos majoritaires et brandir des slogans détournés et parodiques.


Rencontre avec Véronique Marissal de la Coordination des écoles
de devoirs de Bruxelles, Chantal Massaer directrice d’Infor Jeunes
BNO et Éric Bruggeman du secteur enseignement d’Infor
Jeunes BNO. Ils sont membres du « Collectif pour une école ouverte à
tous » et de la Plateforme de lutte contre l’échec scolaire.


AI : Quel message avez-vous voulu faire passer en infiltrant la manifestation et, plus largement, en vous investissant dans le débat autour du décret mixité ?
Véronique Marissal : Notre objectif était de dénoncer cette volonté de conserver des privilèges et l’égoïsme d’un certain nombre, partisans d’un retour à une situation antérieure sous couvert de défense des libertés individuelles.
Chantal Massaer : En outre nous souhaitions souligner une stratégie d’instrumentalisation des imperfections techniques et méthodologiques qui ont abouti au problème des listes multiples. Il y a une angoisse légitime de certains parents de constater qu’après s’être inscrits sur plusieurs listes, ils tardent à savoir où seront scolarisés leurs enfants. Ce sont des enjeux à court terme. Ils suscitent une émotion, apportent de l’eau au moulin des opposants qui ont une conscience politique de ce qui se passe, et occultent le débat sur les objectifs annoncés. En outre, tout en dénonçant les problèmes techniques, certains opposants conseillent aux parents de ne pas supprimer les inscriptions multiples et cela, à mon sens, dans le seul but de préserver un chaos.
AI : Au travers des arguments des uns et des autres, on a le sentiment d’assister à une opposition entre des parents oeuvrant pour le bien de leurs enfants, et des associations défendant une position idéologique mais loin des réalités rencontrées par les parents et qui ne représentent pas grand monde.
VM : Depuis plus de vingt ans, la CEDD est un observatoire des rapports entre l’école et les parents. Les Écoles de devoirs rencontrent au quotidien les demandes de parents. Très tôt, nous nous sommes rendu compte de la souffrance éprouvée par ceux-ci face aux difficultés rencontrées lors d’inscription, et ce dès l’école maternelle. Il est important de répercuter
ces constats au niveau des pouvoirs publics et, au moment où ceux-ci prennent des décisions, de pouvoir les analyser et y réagir. Nous avons par exemple été avec d’autres à l’initiative des partenariats de quartiers ou encore des ZEP. C’était fin des années 1980, c’est dire si notre action dans le domaine de l’enseignement est ancienne ! La question des inscriptions avait déjà été portée par un groupe de travail qui allait devenir le
Collectif pour une école ouverte à tous. Nous avions rassemblé des acteurs de premières lignes (dont IJ) pour mener une enquête qualitative dans laquelle nous avons répertorié toutes les pratiques pouvant conduire à des discriminations : les conseils bienveillants pour amener les parents à renoncer à l’inscription, les projets pédagogiques qui incluent des activités payantes, le fait de réclamer des bulletins scolaires antérieurs ou de prendre en compte l’établissement d’où vient l’enfant dans le processus d’inscription.
CM : Notre investissement dans la question des inégalités scolaires est bien antérieur aux deux décrets controversés et aux inquiétudes nées des résultats des trois enquêtes PISA de l’OCDE. Il est le résultat d’une expérience de terrain de plusieurs années et de la rencontre avec un public « mixte », en ce sens qu’une proportion des jeunes relève de familles de type « classes moyennes », une autre proportion importante émane de milieux beaucoup plus précarisés.
Eric Bruggeman : L’expérience nous amène à vérifier les difficultés de la prise de parole de parents issus de milieux défavorisés, que ce soit dans le cadre d’un entretien interpersonnel que d’une prise de parole beaucoup plus large. La prise de parole suppose un capital culturel. Ce qui peut expliquer, en partie, qu’il n’y ait pas un rassemblement de familles populaires menant un combat en faveur du décret mixité ou de l’égalité des chances.
AI : Quels sont les grands changements que pourra provoquer le décret, et quel éclairage porte-t-il sur l’état de l’enseignement en Communauté française ?
VM : Les décrets ont rendu visible une situation antérieure mal connue. Les files, les listes d’attente, les réactions du public ont mis en lumière une réalité masquée depuis des années où des parents, de génération en génération, inscrivaient leurs enfants dans la même école, et où d’autres devaient se contenter des miettes. En revanche, cette situation a cristallisé cette représentation des écoles poubelles et des bonnes écoles, et l’a renforcée dans tous les milieux.
EB : Cette course à la meilleure école met en évidence la logique de marché scolaire dans laquelle sont enferrées les écoles. Et qui dit marché, dit absence de régulation, de logique et de communication calquée sur le monde de l’entreprise. Les écoles les plus cotées adoptent un positionnement similaire à celui d’une entreprise sur un marché, ce qui provoque une relation et une interaction entre un produit et un potentiel client.
En fonction du type de produit, on communique vers un certain type de clientèle. C’est pourquoi nous appuyons ce décret qui aura pour conséquence d’introduire un peu de régulation pour contrer cette logique de marché et de dualisation.
CM : J’insiste sur le fait que, si le décret mixité est l’un des éléments du dispositif, il est insuffisant puisque s’il apporte une plus grande égalité à l’entrée il ne résout par exemple pas le problème de la sélection durant le cursus scolaire ou de la nécessité d’activer des dispositifs de remédiation pour élèves en difficultés.
AI : Le décret mixité, ses composantes, ses objectifs et les désagréments qu’il pose ont été abondamment commentés dans les médias. Ceux-ci ont-ils rendu compte de la diversité des opinions en présence ? Quel rôle ont-ils joué dans les représentations qu’a le public de ce décret ?
CM : Nous avons eu l’impression que certains médias ont traité l’information de façon univoque ou à tout le moins déséquilibrée, mettant régulièrement en lumière le témoignage de parents d’enfants qui n’avaient pas d’école parce qu’ils n’étaient pas prioritaires.
VM : Nous aurions effectivement aimé découvrir dans la presse des témoignages de jeunes en souffrance d’avoir été refusés dans une école en fonction de la situation antérieure ou de parents ravis de pouvoir accéder. Nous étions disponibles pour répercuter le parcours du combattant, les multiples refus d’inscription vécus par certains avant la mise sur pied du décret.
EB : Lors de l’application des deux décrets, l’impact médiatique a été énorme et a eu un rôle déterminant dans la construction des représentations. Les associations opposées au décret ont noué des relations très proches avec certains journalistes et médias. On en revient au capital culturel de parents qui savent manier les processus de communication, prennent aisément la parole, savent mener des stratégies médiatiques dont ils connaissent l’impact…

Propos recueillis par Pascal Peerboom
Agenda Interculturel Mars 2009



(1) Pour plus d’informations sur l’asbl ELEVes : www.eleves.be et sur le collectif décret lotto : www.decretlotto.be
(2) La Plateforme contre l’échec scolaire est composée de différentes associations, des syndicats de l’enseignement et de personnalités du monde académique. Elle a été initiée par La Ligue des Droits de l’Enfant en 2003. 
En 2007-2008, le collectif « Pour une école ouverte à tous » rassemble une dizaine d’associations soucieuses d’agir contre les ségrégations particulièrement fortes dans l’enseignement de la Communauté française de Belgique. Il vise à promouvoir un meilleur contrôle des inscriptions scolaires afin d’assurer, dans l’esprit du décret Missions, un accès égal à l’école de son choix.