A bâton rompu (interview d'IJ Laeken par J.Lismont - FGTB_SEL)

Infor Jeunes Laeken et SEL-FGTB

Nous avons rencontré Chantal Massaer, directrice d’Infor Jeunes Laeken et Eric Bruggeman responsable secteur enseignement et service juridique d’Infor Jeunes Laeken. 



Lors des inscriptions, l’école casse sa fonction éducative au profit de son « image »…


Le SEL : Alors que les opposants au décret « mixité sociale » mette en avant la souffrance des enfants qui n’ont pas encore d’école, vous avez évoqué la souffrance des jeunes et de leurs familles rejeté dans le système précédent.

Eric Bruggeman : Je rattache cela à la problématique de la ségrégation à l’inscription.  Dans les cas que nous rencontrons dans nos permanences, la ségrégation se fait souvent dans le respect apparent de la légalité.  Le droit est un outil de travail social privilégié à Infor Jeunes.  Néanmoins, en dépit du droit, il y a des mécanismes qui vont permettre à la ségrégation de s’exercer, parfois à l’insu des acteurs eux-mêmes. Un premier mécanisme que je repère est le mécanisme économique : des écoles « élitistes » vont dissuader des familles qui ne sont pas dans le profil de l’école de s’inscrire via les questions de voyage scolaire, des frais complémentaires.  Les pressions psychologiques que nous rencontrons dans le cadre de nos permanences constituent un deuxième mécanisme.  Les écoles n’ont plus le droit de demander les notes de l’enfant à inscrire et d’en faire un critère de refus.  Cependant, dans des écoles « élitistes » de tous les réseaux, on demande à voir les points des années antérieures, non pas pour en faire un critère de refus leur dit-on, mais pour établir le dossier pédagogique du jeune.  C’est le moment où, selon les points ou l’école d’origine, un mécanisme d’influence se met en œuvre.  La direction prévient que l’enfant risque d’avoir beaucoup de mal à suivre et que les parents seraient bien inspirés de l’inscrire ailleurs.  Si les parents persistent, l’enfant est déjà ciblé et catalogué comme ayant peu de chance de réussir. Or, l’image de départ que se forgent l’école et les enseignants à propos d’un élève est des plus importantes.  Les sciences de l’éducation ont mis en évidence l’effet Rosenthal, appelé aussi effet Pygmalion : l’image que l’enseignant à de l’élève a une grande influence sur le parcours de ce dernier.  Si l’image est positive, cela va influer de manière positive sur ses apprentissages.  Si l’image est jugée négative, cela va accentuer la dynamique négative et en fin d’année, l’école aura beau jeu de dire : on vous avait bien prévenu.
Chantal Massaer : J’ai souvent constaté que l’école ne respecte pas le prescrit légal.  Quand une école refuse une inscription, elle doit fournir une attestation.  Je constate que dans la grande majorité des cas, les écoles ne délivrent pas cette attestation.  Quand je le dis à des familles qui sont en difficulté de trouver une école, je constate une immense stupéfaction de leur part, une grande tristesse d’avoir été soumises à l’arbitraire, le sentiment d’avoir été méprisées, une grande colère aussi.  Je pense que c’est dramatique du point de vue éducatif.  Pour la crédibilité de l’école également. Quand le jeune fait l’expérience plusieurs fois de cet arbitraire, de ce mépris, je vois bien que cela le perturbe, que cela perturbe sa famille. Certains verbalisent leur sentiment que le droit existe pour certains mais pas pour eux.
Nous sentons bien l’amertume.  Pour les jeunes qui ont un contact difficile avec l’école, cela renforce cette difficulté.  Ils reçoivent comme message que l’école n’est pas pour eux !
Il y a un effet boule de neige.
Les familles sont parfois obligées de légitimer leur place alors qu’elle est légitime.  Une anecdote illustre des stratégies curieuses : ainsi, j’ai vu arrivé un jour une maman furieuse.  Elle avait compris la politique de l’école.  Elle aurait voulu qu’une européenne l’accompagne, et  elle m’a dit : si vous venez avec vos cheveux blonds, cela ira mieux.  Une autre stratégie qu’elle a utilisée était de dire à la direction : « Vous allez inscrire mon enfant car s’il y a la guerre, mon enfant ira faire la guerre pour la Belgique.  Alors la Belgique lui doit une école.  D’origine magrébine, elle est belge comme ses enfants. »
Je préfère rencontrer la colère et la rage que la blessure de parents désemparés

Ceci c’est pour les autres années que la Première secondaire où le système est régulé depuis 2007
EB : Même pour la première secondaire, comme nous l’avons constaté lors de certains entretiens.  Car, l’inscription en première est souvent un changement d’établissement voire même de quartier.

Les écoles oublient donc parfois leurs obligations légales ?
E.B. : Nous devons constater que la délivrance de l’attestation de refus d’inscription n’est pas spontanée. Notre rôle est de  rappeler aux parents et aux jeunes leurs droits dans la procédure d’inscription.  Quand les parents font savoir qu’ils sont informés et qu’ils connaissent leurs droits, c’est une arme face à l’institution scolaire.  Il m’a été rappelé à plusieurs reprises par des parents que quand ils ont demandé l’attestation, subitement une place se libérait pour eux.  « On n’avait pas bien regardé. »
Au delà des questions de droit, je voudrais dire que les écoles font en sorte que la ségrégation ne vienne pas apparemment de l’institution mais qu’elle s’intériorise, et qu’elle devienne en quelque sorte de l’auto-ségrégation.
C.M. : L’autocensure existe dans bien des familles.  Les familles, sans nécessairement avoir pris contact avec l’école, détectent les critères qui font qu’elles pensent que cette école n’est pas pour eux : la réputation de l’école, la manière dont ses élèves sont habillés. 

Il y a donc une difficulté à envisager la mixité sociale pour les familles ?
CM : Une mère expliquait lors d’une permanence que son enfant, depuis qu’elle avait pu l’inscrire à l’école X, s’inventait des vacances en Grèce ou ailleurs pour être intégré. Il n’osait pas expliquer ce qu’est son mode de vie réel.

C’est un problème concret de mixité sociale…
CM : Quand la mixité sociale est du saupoudrage, cela ne peut pas marcher.  L’idée du décret d’imposer de 15 à 20 % de mixité sociale est pertinente.  Isolé, l’enfant va être rejeté sauf s’il est très bon élève et encore.
E.B. : Je voudrais élargir la problématique. Historiquement, Infor Jeunes a toujours eu un public mixte. Nous constatons que les jeunes issus de milieux favorisés ont un parcours linéaire dans le secondaire : enseignement de transition même s’il y a redoublement.  Tandis que dans les publics moins favorisés, les parcours ont souvent des bifurcations multiples.  Ceci révèle l’effet toboggan que nous constatons dans nos permanences. Le 1er degré est généraliste.  Ce public est relégué vers le qualifiant par les « AOB ».  L’élève a été jugé par le conseil de classe en incapacité de suivre l’enseignement général.  Les données venant de la Commission de Pilotage et du Conseil supérieur de Guidance des PMS montrent sur plusieurs années que seul 1 jeune sur 3 est, à l’issue du 1er degré, dans le qualifiant ou en transition technique en fonction d’ un choix positif.  2 jeunes sur 3 sont donc contraints à ce choix-là.  Certains, à quinze ans iront vers l’alternance.  Il y a une hiérarchisation des filières par les actes d’orientation, et cette hiérarchisation est également intériorisée par tous les acteurs.  Dans nos permanences, nous retrouvons cet effet toboggan dont sont victimes les jeunes issus de milieux moins favorisés.  Je voudrais ajouter quelque chose qui me semble important. Les relégations successives vont de paire avec des redoublements qui, pour un certain nombre d’entre eux, s’accompagnent d’un décrochage scolaire.  À Infor Jeunes, qui ne se limite pas à la scolarité, nous constatons que le décrochage scolaire est souvent pour certains le préalable du décrochage social.  C’est un problème qui a des effets redoutables avec des conséquences sociales fortes comme la marginalisation.
C.M. : Le refus d’inscription, le redoublement ont des conséquences à court et moyen termes mais aussi à long terme.
La ségrégation s’effectue aussi en fonction du niveau de maîtrise de la langue par les parents.  Certains nous disent : « je sais que je ne parle pas bien le français mais dans cette école on n’a pas voulu bien m’entendre alors que vous me comprenez bien parce que vous êtes attentive parce que vous voulez me comprendre.  Je sens qu’à l’école on me méprise »  Quand je parviens à trouver une place pour un jeune en téléphonant avec ma maîtrise de la langue et ma maîtrise des codes, la mère qui a essuyé un refus dans cette école y voit une preuve de plus du mépris.

Selon vous, y a-t-il un a priori défavorable envers l’enfant quand les parents ne maîtrisent pas bien la langue d’enseignement.
C.M. : Je pense que oui mais je pense aussi que les écoles veulent avoir des enfants d’un certain milieu. Avec des parents qui ne parlent pas bien, on n’aura pas des enfants qui correspondent au milieu que l’école veut avoir.  Cela ne va pas conforter la réputation.
E.B. : La langue est le vecteur essentiel du capital culturel.  Dans les milieux moins favorisés, la maîtrise des subtilités de la langue n’est pas la même que dans des milieux plus favorisés.
C.M. : Pour certains, on a les codes ou on ne les a pas.
E.B. : C’est comme s’il fallait une rencontre entre une marque et son client pour parler le langage du marketing.

Ici, c’est la marque qui choisit le client…
C.M. : Le client aurait bien voulu.  C’est une interaction dans laquelle un acteur a bien plus de poids que l’autre.
E.B. :  L’acteur dominant, que sont les familles aisées, fait corps avec l’institution scolaire car il a en partage avec elle la culture légitime.
C.M. : Quand l’ASBL ELEVeS et « Decretlotto » se sont exprimés, ils ont mis en évidence la souffrance des enfants qui ne seront plus avec leurs copains, qui sont dans l’incertitude.  Je ne sais comment les familles modestes le vivent mais cela m’a choquée.  Au nom de cette souffrance que je ne nie pas, ils sont parvenus à occulter une souffrance qui est bien plus structurelle et souvent bien plus profonde ; une souffrance qui n’ose pas s’exprimer.  Il y avait cette conscience « j’ai le droit d’inscrire mon enfant partout » alors qu’en creux, j’entends « j’aimerais inscrire mon enfant mais je n’ai peut-être pas le droit, je n’ose pas. » Cela a donné une image de la mobilisation.  Il faut informer les milieux populaires des nouvelles dispositions légales.  Il faut en plus passer de l’information, de la sensibilisation au fait d’avoir droit ; ce n’est pas simple ni automatique.
E.B. : L’école démocratique est encore à construire.  La fonction patente de l’école est la transmission des savoirs, la fonction latente est de produire de la hiérarchisation sociale.
C.M. : Des parents sont dans le doute.  L’école a représenté pour eux une chance d’ascension sociale et ils ne savent pas comment se situer car ils se demandent si l’école est encore un ascenseur social.  J’ai le sentiment que les familles ne savent pas si elles doivent déchanter ou pas.  Comme élève, j’ai reçu le message que l’école est un vecteur de plus de démocratie. C’est ancré en moi.  Est-ce encore le cas pour l’école aujourd’hui ?

Quelles sont les signes de souffrance que vous constatez dans vos permanences
E.B. : Les gens tentent de s’accrocher à ce qu’il leur reste de dignité. Les signes ne sont pas toujours évidents, ce sont des indices.  Nos entretiens sont des entretiens d’information qui sont aussi un grand travail d’écoute.  Il y a le phénomène de la honte qu’ils ne mettent pas à plat devant nous car ils doivent encore tenir debout.  C’est parfois plus dans le silence que dans une nomination précise.  Sans entrer dans des considérations à psychanalyse sauvage, car nous ne sommes pas dans un espace thérapeutique non plus, nous constatons que la honte s’exprime dans le non-dit.
C.M. : Je sens que pour les familles, c’est très lourd. Si les gens ne sont pas toujours étonnés de la sélection sociale, ils sont révoltés quand ils se heurtent à une école qui ne respecte pas la loi.  Dans l’imaginaire collectif, l’école est encore idéalisée, elle est un refuge.  On en attend quelque chose en termes d’ascension sociale, en termes de justice.  Si dès avant l’entrée, il y a cet arbitraire, l’école casse son image et sa fonction sociale même qui est d’éduquer.

Vous avez participé à une démarche originale pour informer les milieux populaire sur le décret « Mixité sociale ».
E.B. : C’est le Collectif pour une école ouverte à tous qui regroupe différentes associations dont le MRAX et Infor jeunes qui a mené cette démarche.
C.M. : Nous avons réalisé ensemble une brochure explicative du décret ‘Mixité sociale » avant les dates « buttoir ».  Dans la foulée est venue l’idée de faire un bus d’info qui irait à la rencontre des gens pour expliquer l’application du décret.
E.B. : Le délégué général aux droits de l’enfant nous a donné des moyens pour cette démarche.
C.M. : Nous avons été, par exemple, au marché de Molenbeek où nous avons été assaillis de questions.  Le fait d’aller là où sont les gens, dans un lieu qui fait partie de leur quotidien, est ressenti comme une marque d’estime.  Ils connaissent les codes et les usages de ce lieu ; comme nous y venons, cela veut dire que nous allons nous mettre au diapason.  Cela a rendu les choses tout de suite plus accessibles. Le marché drainait beaucoup de monde et nous étions au milieu, accessibles. Les gens au début parlaient de « bonnes écoles ».  Quand nous avons dit que nous ne savions pas s’il y avait de bonnes écoles mais qu’il y avait des écoles de riches et des écoles de pauvres, les réactions ont fusé dans ce sens.  Nous avions touché là quelque chose de profond.


Propos recueillis le 25 février 2009